mercredi 21 janvier 2026
Le saviez-vous ?

Le saviez-vous ? : Les Annéciens méconnus

Annéciens méconnus

Pour commencer, déconstruisons la conception erronée de nos territoires.

Importance de la visibilité dans l’espace public

Quand on pense aux figures qui ont marqué la Savoie, ce sont souvent des sportifs, des chefs cuisiniers ou des célébrités qui viennent à l’esprit. Pourtant, en arpentant nos villes, nous croisons chaque jour des noms de rues ou d’établissements scolaires sans vraiment nous demander qui ils étaient. Ces noms représentent une partie visible des personnages de la Savoie. D’autres noms, pourtant marquants, demeurent absents : tombés dans l’oubli, sciemment ou non.

Ces noms racontent l’histoire millénaire de la Savoie et d’Annecy (cet article se concentre sur les personnages d’Annecy) qui rejoignit la Savoie en 1401, bien après Nice (1388), le Val d’Aoste (1031) et le Piémont (1046). Visibiliser ces noms permet de se réapproprier tous les pans culturels et historiques, mais l’intérêt premier est de déconstruire de faux stéréotypes de nos territoires afin de permettre aux plus jeunes de se dire que tout est possible, de leur donner l’envie d’être les futurs Aimé Vaschy (scientifique), Rosalie Montmasson (héroïne), Clotilde Dunant (peintre).

Déconstruire une conception erronée de nos territoires

Beaucoup de figures présentées ont œuvré en Savoie, dans les États de Savoie, mais aussi à travers toute l’Europe, voire au-delà, jusqu’en Amérique, en Chine, en Russie, etc. La Savoie n’est donc pas simplement un coin de France coincé au pied des Alpes : elle est un véritable carrefour européen.

On nous enseigne souvent que notre géographie est une barrière naturelle (notion militaire, comme pour le terme « zone humide » dans le langage militaire). Il faut savoir que les États alpins se constituaient généralement à cheval sur les deux versants de la ligne de crête (exemple : l’Autriche et les cantons suisses). Les Alpes étaient alors à la fois des passages culturels et économiques, et une opportunité défensive militaire (cf. : Musée des frontières du Fort de Bard).

À l’image des insulaires, pour qui la mer est une invitation au voyage, les montagnes n’étaient pas un obstacle pour les Savoyards. Insulaires alpins, ils étaient bien plus mobiles que ce que nous imaginons aujourd’hui, les Alpes étant un espace de passage plus qu’une muraille infranchissable.

Par ces notions, nous déconstruisons une idée reçue qui consiste à dire que les Savoyards restaient en Savoie, immobiles, coincés entre deux versants montagneux. La Savoie a vu naître ou passer un nombre important de personnalités illustrant à leur manière les grandes mutations politiques, scientifiques et culturelles de leur époque.
Cette série d’articles mettra en lumière ces figures méconnues qui ont façonné l’histoire de la Savoie, en commençant par Annecy et ses alentours.

Un Annécien vice-roi et Premier ministre

Claude Gabriel de Launay (1786-1850) : de la Savoie aux sommets de l’État

L’exemple de l’Annécien Claude Gabriel de Launay illustre comment les personnalités locales pouvaient accéder aux plus hautes fonctions d’État dans l’Europe du XIXe siècle. Né à Duingt en 1786, ce Savoyard gravit tous les échelons jusqu’à devenir vice-roi de l’île de Sardaigne, puis brièvement président du Conseil du royaume des États de Savoie à Turin.

Son parcours révèle plusieurs aspects cruciaux de l’époque.

Premièrement, la mobilité géographique était essentielle pour les carrières d’envergure : un homme né dans un petit village savoyard pouvait gouverner l’île de Sardaigne (territoire insulaire savoyard), puis diriger le gouvernement à Turin. Deuxièmement, la polyvalence était indispensable : Launay fut à la fois militaire et homme politique, naviguant avec succès dans ces deux univers exigeants.

Sa période comme vice-roi de l’île de Sardaigne (1843-1848) coïncida avec une époque de réformes importantes, démontrant comment les administrateurs savoyards apportaient leur pragmatisme dans des contextes politiques complexes. Son bref passage à la tête du gouvernement en 1849, pendant une période particulièrement turbulente de l’histoire, en fait le premier Premier ministre savoyard, bien avant Michel Barnier.

Son fils, Edoardo De Launay (1820–1892) : diplomate savoyard et artisan de l’Alliance

Fils de Claude Gabriel de Launay, Edoardo De Launay prolonge l’héritage politique familial. Né à Pinerolo, il est nommé ambassadeur à Berlin par le roi des États de Savoie en novembre 1852. Il joue un rôle stratégique dans les relations internationales du royaume et contribue à l’émergence de la Triplice, l’alliance entre l’Italie, l’Empire allemand et l’Autriche-Hongrie. Sa carrière renforce la position diplomatique de l’Italie dans l’équilibre européen.

Thônes, vivier de personnages remarquables

Aimé Vaschy (1857-1899) : une découverte oubliée, redécouverte

Né à Thônes, Aimé Vaschy incarne l’histoire d’une innovation trop en avance sur son temps. Ingénieur et mathématicien, il publie en 1892 les bases de l’analyse dimensionnelle, outil crucial pour la physique moderne. Mais ses travaux passent inaperçus.

Le théorème de Vaschy-Buckingham, redécouvert plus tard, démontre que les idées novatrices ne sont pas toujours reconnues immédiatement. Il explique que l’on peut rassembler plusieurs mesures (comme la taille, le poids ou le temps) en quelques formules sans unité pour rendre les calculs plus simples et comparables.

Vaschy s’intéresse à tout ce qui touche sa Savoie natale. Son oncle Aimé Constantin, membre de la Société florimontane, l’associe à ses recherches dialectales sur la langue savoyarde. Vaschy consulte même à Londres des textes en langue savoyarde qu’il retranscrit pour son oncle.

Un antipape né à Annecy

Robert de Genève : l’antipape qui divisa l’Église

Né en 1342 au château d’Annecy, Robert de Genève fut une figure controversée de l’histoire religieuse médiévale qui marqua profondément l’Église catholique. Fils du comte Amédée III de Genève et de Mahaut d’Auvergne, ambitieux, il gravit rapidement les échelons de la hiérarchie ecclésiastique : évêque en 1361, avant d’être cardinal en 1371. Son élection comme antipape sous le nom de Clément VII, le 20 septembre 1378 à Fondi (Royaume de Sicile), marqua le début du Grand Schisme d’Occident, cette crise majeure qui divisa l’Église catholique jusqu’en 1417.

Établi à Avignon, où il mourut le 16 septembre 1394, cet enfant d’Annecy incarna l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire pontificale, laissant un héritage complexe entre ambitions politiques et divisions religieuses qui marquèrent durablement l’Europe chrétienne, jusqu’à Félix V, lui aussi savoyard.

L’héritage invisible des figures méconnues

Ces parcours individuels nous enseignent que l’histoire est une science molle, où des choix sont faits : valoriser telle ou telle personnalité.
La richesse de ces destins savoyards révèle comment les États de Savoie, État central de l’Europe occidentale, ont pu produire des talents qui ont rayonné bien au-delà de leurs frontières physiques et mentales actuelles. Cette capacité d’exportation des compétences locales constitue peut-être l’une des clés pour comprendre l’histoire savoyarde dans le contexte européen.

Un autre article à lire sur la même thématique : Les 4 personnalités savoisiennes

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Franck Monod
Consultant culturel en Savoie.