
Je suis Édouard Montvignier-Pucellaz, jardinier de métier, titulaire d’un CAP et d’un Bac professionnel horticole. Je précise d’emblée que je ne suis pas historien de formation : mon travail s’inscrit dans une démarche autodidacte et passionnée. Membre de l’association Mordus 2 Savoie et du parti MRS – Mouvement Région de Savoie, j’explore depuis plusieurs années l’histoire administrative et politique de notre territoire.
Cette passion m’a conduit à m’intéresser à une période souvent négligée : l’administration sarde entre 1815 et 1860, une période charnière, mais paradoxalement « bloquée entre deux récits nationaux ». Ni totalement française, ni suffisamment italienne pour susciter des études approfondies, elle reste une « zone grise » historiographique.
Lors de mes recherches aux archives départementales, j’ai constaté que, malgré l’existence de sources, peu d’informations détaillées sont disponibles sur l’administration du royaume en Savoie. De nombreux documents ne sont pas numérisés, et même sur Wikipédia, les informations à ce sujet sont rares et peu sourcées.
Mon objectif n’est donc pas d’être exhaustif, mais de proposer une analyse approfondie d’une source primaire exceptionnelle : L’Édit royal pour l’administration communale et provinciale du royaume de Piémont-Sardaigne, publié le 27 novembre 1847.
Ce texte officiel décrit minutieusement l’organisation administrative, en définissant les rôles des Syndics, des Intendants généraux et des Conseils communaux. Il constitue un document-clé pour comprendre la structure administrative du royaume à la veille de deux événements majeurs : la Fusion parfaite (1847) et le Statut Albertin (1848).
Promulgué à la veille du Printemps des peuples, cet édit accompagne la transformation du royaume en une monarchie constitutionnelle. Si certaines dispositions ont évolué après 1848, mon travail se concentre sur la période 1847–1860, afin de redonner à cette administration « la complexité et l’attention qu’elle mérite ».

Contexte historique : De la Restauration à la modernisation
L’édit royal de 1847 s’inscrit dans une vaste entreprise de modernisation et de centralisation du royaume de Piémont-Sardaigne. Il marque la volonté d’unifier les différents territoires – Savoie, Piémont, Nice, Sardaigne – sous un même système administratif.
Avant cette réforme, le royaume conservait encore des structures féodales issues de l’Ancien Régime.
Après la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne (1815) rend le royaume à la Maison de Savoie. Le roi Victor-Emmanuel Ier entreprend une restauration autoritaire, abrogeant rétroactivement la législation française et rétablissant les privilèges de la noblesse et du clergé.

ORTOLANI, Marc. « Les conséquences de l’occupation française du Comté de Nice (1792-1814) », Cahiers de la Méditerranée 74 2007.
Cette tentative d’effacer quinze années d’histoire se révèle rapidement vouée à l’échec : les institutions françaises, plus modernes, ont profondément transformé la société. L’administration devient alors inefficace et bloquée par les particularismes locaux.
Charles-Albert : un réformateur entre tradition et modernité
Au début du XIXᵉ siècle, Charles-Albert de Savoie, devenu roi en 1831, incarne une nouvelle génération. Éduqué à Paris, il a connu les idées des Lumières et l’influence napoléonienne. Son biographe, Alphonse Balleydier, le décrit comme un « guide éclairé » plutôt qu’un démocrate : un homme partagé entre libéralisme et conservatisme.
Ce double héritage façonne un libéralisme paternaliste, alliant ouverture intellectuelle et attachement à l’autorité monarchique. De cette tension naît la Fusion parfaite (1847), une réforme administrative inspirée des modèles belge et français, mais adaptée aux réalités sardes.
Cette réforme, soutenue par la bourgeoisie et l’aristocratie, répond à des enjeux économiques : unifier le marché intérieur, abolir les barrières douanières et faciliter la circulation des biens et des personnes entre les provinces.
La Fusion parfaite : vers un royaume unifié
L’île de Sardaigne conservait jusque-là une large autonomie, avec un vice-roi, un sénat et des institutions propres. Ces différences freinaient le commerce intérieur.

(Source : Franco Cesare Casula, La Storia di Sardegna, Sassari, Carlo Delfino Editore, 1994)
En 1847, le vice-roi Claudio Gabriele de Launay annonce la réforme en ces termes :
« Le roi a décidé de former une seule famille de tous ses sujets bien-aimés, avec une parfaite égalité de traitement. »
La Fusion parfaite vise donc à supprimer ces disparités régionales, jetant les bases du Statut Albertin de 1848, qui transformera le royaume en monarchie constitutionnelle.
Cette réorganisation marque la fin des anciens sénats provinciaux, comme celui de Savoie fondé en 1329, et leur intégration dans une justice unifiée. C’est un tournant majeur vers la modernité administrative et politique.
Réformes économiques et juridiques sous Charles-Albert
1. Traités commerciaux
Charles-Albert engage une politique d’ouverture internationale, notamment avec :
• La Russie (1845) : liberté de commerce et de navigation, réciprocité douanière.
• Le Grand-Duché d’Oldenbourg (1846) : égalité de traitement pour les navires et abolition du droit d’aubaine.
Ces accords marquent l’entrée du royaume dans les grands circuits économiques européens, fondés sur la libre circulation et la sécurité juridique.
2. La Caisse des Dépôts et Avances
Créée pour soutenir les travaux publics et les finances locales, cette institution accorde des prêts aux provinces et communes, à taux réduit, afin de financer les infrastructures.
Exemple :
• Province de Maurienne
• Projet routier : 200 000 lires
• Prêt sur 20 ans à 4 %, annuité de 14 716 lires
• Financement rendu possible sans alourdir le budget provincial.
Cette politique témoigne d’une volonté de moderniser le territoire par l’investissement public.
3. Réformes douanières et commerciales
Entre 1845 et 1846, plusieurs manifestes royaux réduisent les droits de douane, encouragent les échanges et luttent contre la contrebande.
Une attention particulière est portée à la soie, produit stratégique du royaume. L’exportation des soies grèges et blanches est libéralisée, notamment depuis la Savoie, permettant une plus grande ouverture vers les marchés européens.
4. Le Code de commerce et le Code civil sarde
Le Code de commerce introduit trois formes de sociétés :
• société en nom collectif,
• société en commandite,
• société anonyme.
Il reconnaît la responsabilité limitée, encourageant ainsi l’investissement privé et la création d’entreprises.
Le Code civil sarde (1837) établit quant à lui la primauté de la religion catholique, mais aussi un cadre juridique moderne pour la législation royale et les rapports entre l’État et l’Église.

Deux réformes indissociables
• La Fusion parfaite (1847) : réforme administrative et territoriale, base d’un État unifié.
• Le Statut Albertin (1848) : réforme politique et constitutionnelle, fondement de la monarchie représentative.
Ensemble, ces deux textes posent les bases du Royaume moderne de Piémont-Sardaigne, prélude à l’unité italienne.
À travers l’Édit de 1847, la Fusion parfaite et le Statut Albertin, se dessine la naissance d’un État moderne, rationnel et centralisé, mais aussi profondément ancré dans une tradition d’équilibre entre autorité et réforme.
Ces transformations, bien que souvent négligées, montrent que la Savoie et le royaume sarde ont joué un rôle clé dans la construction d’une Europe administrative et constitutionnelle.
Du même auteur
J’ai déjà eu l’occasion de publier plusieurs articles sur l’histoire de la Savoie, disponibles sur le site de l’association « Mordus 2 Savoie », que je tiens à remercier sincèrement. Sans cette association, je n’aurais jamais eu la possibilité de partager ces recherches avec un public aussi large.
Voici quelques-unes de mes précédentes publications :
• Le Code de Procédure Criminelle de 1859
• La Banque de Savoie – Histoire d’une institution économique régionale
• L’Instruction publique en Savoie






